Urticaire chronique : formes cliniques, physiopathologie et traitements
D’après la revue du JEADV (2026) sur les urticaires chroniques inductibles, replacée dans les recommandations internationales 2026 (EAACI/GA²LEN/EuroGuiDerm/APAAACI).
L’urticaire chronique est définie par la survenue de papules urticariennes, d’un angiœdème ou des deux, évoluant depuis plus de six semaines. Elle concerne environ 1 % de la population et retentit fortement sur la qualité de vie, avec un fardeau souvent sous-estimé.
On distingue deux grandes familles : l’urticaire chronique spontanée et les urticaires chroniques inductibles — qui partagent le mastocyte comme cellule effectrice, mais diffèrent par leurs déclencheurs et leur bilan. Cet article fait le point, pour le dermatologue, sur les formes cliniques, la physiopathologie, la démarche diagnostique et une prise en charge en pleine évolution.
Qu‘est-ce que l’urticaire chronique ?
Une urticaire est dite chronique lorsque les lésions récidivent pendant plus de six semaines. Les papules sont fugaces (chaque élément dure moins de 24 heures) et migratrices ; un angiœdème est associé dans une partie des cas. Le diagnostic est avant tout clinique : les photographies prises par le patient sont précieuses compte tenu du caractère fugace des lésions.
Urticaire chronique spontanée (UCS)
L’urticaire chronique spontanée survient sans facteur déclenchant identifiable. C’est la forme la plus étudiée. Les recommandations internationales suggèrent, dans les centres spécialisés, de rechercher deux endotypes auto-immuns : le type I (« auto-allergique », IgE dirigées contre des auto-antigènes) et le type IIb (auto-anticorps activant directement le mastocyte). Cette distinction pourrait avoir un intérêt pronostique et thérapeutique.
Urticaires chroniques inductibles (UCInd)
Les urticaires chroniques inductibles sont déclenchées par un stimulus spécifique, défini et reproductible. Les trois plus fréquentes sont :
- le dermographisme symptomatique, la forme la plus fréquente (prévalence vie entière ~5,9 %), déclenché par le frottement, avec des papules linéaires apparaissant en 5 à 10 minutes ;
- l’urticaire cholinergique, déclenchée par l’élévation de la température corporelle (effort, chaleur, stress), sous forme de micropapules de 2 à 4 mm ;
- l’urticaire au froid, exposant à un risque de réactions systémiques, voire d’anaphylaxie, dans environ un tiers des cas ; des symptômes oropharyngés après ingestion de boissons ou aliments froids signent une forme sévère.
D’autres formes existent (urticaire retardée à la pression, solaire, aquagénique, vibratoire). Une urticaire chronique inductible peut coexister avec une UCS.
Physiopathologie : le rôle central du mastocyte
Quelle que soit la forme, le mastocyte cutané est la cellule clé. Sa dégranulation libère histamine, prostaglandine D2 et d’autres médiateurs qui activent les terminaisons nerveuses, provoquent vasodilatation et hyperperméabilité — d’où le trio prurit, érythème et papule ou angiœdème. L’histamine n’est cependant pas le seul médiateur, ce qu’illustrent la faible corrélation entre son taux et la sévérité et l’efficacité variable des antihistaminiques.
Le mastocyte porte plusieurs récepteurs de surface qui constituent autant de cibles thérapeutiques : le FcεRI (récepteur de forte affinité des IgE), avec la BTK comme relais de signalisation en aval ; le MRGPRX2 (voie non-IgE) ; l’IL-4Rα (signalisation IL-4/IL-13) ; le KIT/CD117 (survie mastocytaire) ; et le Siglec-8 (récepteur inhibiteur). Cette cartographie explique le pipeline thérapeutique actuel.
Diagnostic de l’urticaire chronique
Le diagnostic repose sur l’interrogatoire (ancienneté, fréquence, facteurs aggravants, médicaments) et l’examen clinique. Le bilan initial doit rester limité : NFS et CRP (ou VS) en première intention. Dans les centres spécialisés, les IgE totales et les anticorps anti-thyroperoxydase (anti-TPO) peuvent être ajoutés pour orienter l’UCS. La multiplication d’examens complémentaires sans orientation clinique n’est pas recommandée.
Pour les formes inductibles, le diagnostic s’appuie sur des tests de provocation standardisés : dermographomètre ou Fric test® pour le dermographisme, ergométrie à paliers pour l’urticaire cholinergique, test au glaçon ou TempTest® pour l’urticaire au froid (avec détermination des seuils critiques).
L’évaluation de l’activité et du contrôle utilise des scores validés : UAS7, UCT et scores de qualité de vie, complétés par des scores spécifiques dans les formes inductibles.
Traitement de l‘urticaire chronique : l’algorithme actuel
La prise en charge suit une stratégie « treat to target » visant le contrôle complet des symptômes, avec un algorithme commun à l’UCS et aux formes inductibles :
Dans les urticaires inductibles, l’éviction ou la maîtrise du déclencheur complète ce schéma, et l’éducation du patient est essentielle — en particulier dans l’urticaire au froid, où le risque systémique impose une anticipation de l’urgence.
Ne sont pas recommandés : la corticothérapie prolongée (au plus une courte cure lors d’une poussée sévère), les régimes d’éviction systématiques, l’antibiothérapie ou les antiparasitaires sans indication, et la recherche allergologique systématique en l’absence d’arguments cliniques.
Nouvelles thérapies ciblées : un tournant thérapeutique
Après plus d’une décennie sans nouveauté majeure, l’arsenal s’élargit avec des traitements qui ciblent directement le mastocyte plutôt que la seule histamine. Deux molécules disposent désormais d’une AMM européenne, dans l’urticaire chronique spontanée uniquement :
- Dupilumab (anti-IL-4Rα) : AMM européenne dans l’UCS modérée à sévère de l’adulte et de l’adolescent de 12 ans et plus (novembre 2025), en réponse insuffisante aux antihistaminiques H1 et chez les patients naïfs d’anti-IgE, avec extension à l’enfant de 2 à 11 ans (2026). Non indiqué dans les autres formes d’urticaire.
- Remibrutinib (inhibiteur oral de BTK, Rhapsido®) : première thérapie orale ciblée à obtenir une AMM européenne dans l’UCS de l’adulte insuffisamment contrôlée sous antihistaminiques (avril 2026), sans surveillance biologique de routine. Dans les urticaires inductibles, il est encore en développement clinique.
- Autres pistes en évaluation : anti-KIT (barzolvolimab, briquilimab) visant la déplétion mastocytaire, antagonistes de MRGPRX2, anti-Siglec-8.
Accès et remboursement en France. L’AMM européenne ne vaut pas remboursement : chaque indication doit être évaluée par la Commission de la transparence de la HAS, puis faire l’objet d’une négociation de prix et d’une inscription sur les listes de remboursement. À la date de rédaction, le remboursement dans l’indication UCS reste à confirmer pour ces molécules récentes ; il convient de vérifier le statut à jour sur la base publique des médicaments, les avis de la HAS et l’ANSM.
Dans les urticaires chroniques inductibles, ces nouveaux traitements restent hors AMM ou en cours d’essais : l’omalizumab demeure le biologique de référence après échec des antihistaminiques (remboursé en France dans l’urticaire chronique), avec des données de vie réelle favorables. Le bénéfice au long cours et la modification durable de la maladie restent à confirmer.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre urticaire aiguë et chronique ?
L’urticaire est dite chronique lorsque les lésions récidivent pendant plus de six semaines ; en deçà, elle est aiguë.
Comment distinguer une urticaire chronique spontanée d’une forme inductible ?
L’UCS survient sans déclencheur identifiable ; les formes inductibles sont reproductibles par un stimulus précis (frottement, chaleur, froid…) et confirmées par un test de provocation standardisé.
L’urticaire chronique est-elle une allergie ?
Le plus souvent non : il s’agit d’une activation du mastocyte, en grande partie d’origine auto-immune dans l’UCS, et non d’une allergie au sens classique. Une recherche allergologique systématique n’est pas justifiée sans orientation clinique.
Combien de temps dure une urticaire chronique ?
L’évolution est variable : plusieurs mois à plusieurs années. Souvent considérées comme spontanément résolutives, les formes inductibles peuvent néanmoins persister longtemps.
Quels sont les nouveaux traitements de l’urticaire chronique ?
Au-delà des antihistaminiques et de l’omalizumab, le dupilumab et le remibrutinib disposent d’une AMM européenne dans l’urticaire chronique spontanée (leur remboursement en France dans cette indication restant à confirmer) ; d’autres approches ciblant le mastocyte (anti-KIT, anti-MRGPRX2, anti-Siglec-8) sont en développement. Dans les formes inductibles, l’omalizumab reste la référence.
En pratique
L’urticaire chronique est une pathologie fréquente, à fort impact sur la qualité de vie, dont la prise en charge repose sur un algorithme simple et un objectif de contrôle complet des symptômes. La compréhension du rôle central du mastocyte ouvre aujourd’hui une ère de traitements ciblés qui pourrait, à terme, transformer le parcours des patients.
Sources :
- Recommandations internationales pour la définition, la classification, le diagnostic et la prise en charge de l’urticaire (EAACI/GA²LEN/EuroGuiDerm/APAAACI), Allergy, 2026. doi:10.1111/all.70210
- Bizjak-Suran M, Fležar M, Pereira MP. Pathophysiology and emerging treatments for dermographic, cholinergic and cold urticaria. J Eur Acad Dermatol Venereol. 2026. doi:10.1111/jdv.70559
- Commission européenne / EMA. AMM du dupilumab (Dupixent®) dans l’UCS modérée à sévère (adultes et adolescents ≥ 12 ans, novembre 2025 ; extension enfants 2–11 ans, 2026).
- Commission européenne / EMA. AMM du remibrutinib (Rhapsido®) dans l’UCS de l’adulte (avril 2026) ; études de phase 3 REMIX-1/REMIX-2.
- Statut de remboursement en France : à vérifier auprès de la HAS, de la base publique des médicaments et de l’ANSM.
Contenu destiné aux professionnels de santé ; il ne remplace pas les recommandations en vigueur ni le RCP des médicaments cités.









